Philippe Bezzina : « Les chevaux font de nous de meilleurs humains »

Philippe Bezzina est un « touche à tout » : artiste, créateur, manipulateur de matière, penseur, praticien en art-thérapie (membre de la Société Internationale de Psychopathologie de l’Expression et d’Art-Thérapie – SIPEAT – depuis 1996) et également praticien analyste en psychologie existentielle et depuis peu, consultant en autisme et formateur en communication spécifique. Ancien cavalier propriétaire passionné par les chevaux, il possède la double particularité d’être né avec un syndrome d’Asperger associé à un HPI (haut potentiel intellectuel). Philippe a témoigné de son expérience lors d’une récente rencontre organisée par le réseau « Cheval et différences » et le Comité régional d’équitation du Limousin. Elle portait le joli titre « Les personnes avec autisme et le cheval : une histoire d’amour ».

Philippe et Flipper en totale harmonie...

Philippe et Flipper en totale harmonie…

Comment avez-vous été diagnostiqué ? Enfant, j’éprouvais cet étrange sentiment d’être différent des autres enfants de mon âge. A l’école, je ne me sentais concerné ni par leurs jeux, ni par leurs conversations, ni même par ce qu’il se passait en classe. Les maîtresse disaient à ma mère que j’étais comme absent, que je ne semblais ne pas comprendre les consignes, que j’y semblais indifférent, ou encore « ailleurs ». J’ai 53 ans. C’était donc une autre époque… Les repérages de l’autisme ou du haut potentiel intellectuel étaient moins systématiques qu’aujourd’hui et certainement que les formations des médecins n’étaient pas aussi larges qu’elles ne le sont de nos jours, ce qui rendait les diagnostics moins performants et aussi moins fiables, peut-être… J’ai d’abord été diagnostiqué précoce à l’âge de onze ans. C’est un diagnostic tardif pour un enfant qui présentait depuis tout petit des signes cliniques d’une différence non visible : dyssynchronies, dyslexie, ambidextrie, maladresse, sujet à des terreurs nocturnes (au cours desquelles je hurlais sans reconnaitre ma mère), hypersensibilité émotionnelle, intolérances à certaines matières et aliments, hypersensibilité auditive, incapacité à décoder les expressions des visages, somatisations violentes et fréquentes… J’étais un enfant solitaire qui aurait bien voulu avoir des copains de jeux. Ceux qui m’étaient donné de rencontrer ne comprenaient pas mes manières de jouer ou n’acceptaient pas que je change les règles communément admises. Mes centres d’intérêts étaient très éloignés des leurs… Je n’étais pas, à leurs yeux, un camarade de jeu intéressant. Ils ne me sollicitaient donc pas… Par ailleurs, j’étais très curieux (je le suis toujours) je voulais tout comprendre : le monde, les gens, comment fonctionnaient les choses ; alors je démontais tout ce que je pouvais pour en contempler les mécanismes et en comprendre les rouages. Je posais des questions dérangeantes, je voulais savoir comment les étoiles tenaient dans l’univers, je m’intéressais aux lois de la physique… Dès que j’ai su lire, le dictionnaire a été un de mes livres préférés, et je lisais des heures entières, au grand plaisir de mes parents à qui, durant ces temps, je ne posais plus de questions… Près de quarante ans plus tard, après avoir réalisé dans un CRA, des tests spécifiques préconisés par un médecin expert, le diagnostic d’un syndrome d’Asperger, (qui fait partie des Troubles du Spectre Autistique), a été confirmé. Je suis donc « Zèbre » et « aspie ». En fait, ça ne change rien à ma réalité. Je me sais autiste depuis toujours, mais j’avais trop peur de la médecine et de la toute-puissance des médecins pour tenter de chercher de l’aide auprès d’eux. Ils disaient sans vergogne que j’étais tantôt hystérique (diagnostic étymologiquement impossible), tantôt schizophrène ou encore excentrique. Puis en 1981, Lorna Wing, qui avait repris les travaux de Hans Asperger, apporta une lecture nouvelle de l’autisme. Ces deux chercheurs ont changé la vie de millions de personnes avec autisme, dans le monde… Quels systèmes avez-vous mis en place pour communiquer avec les autres ? Mes différences ne se voient pas, et cela complique les relations avec les autres. Sans en avoir conscience, les « neurotypiques » nous font mal en permanence par leurs comportements, leurs codes sociaux qui nous sont inaccessibles. Du reste, pour ma part, je trouve que ces codes sont pour la plupart immatures et obsolètes, mais c’est un autre débat. La culture neurotypique n’enseigne pas de concevoir la différence avec bienveillance et respect ; c’est inacceptable d’une société qui se dit évoluée. C’est en partie pour cela que je suis sur le terrain et que j’agis pour faire changer cette triste réalité. Ce qui m’est le plus insupportable, c’est de ne pas arriver à communiquer, de ne pas être compris alors que je répète les mêmes choses parfois aux mêmes personnes, durant des mois, des années… J’éprouve alors le sentiment de ne pas être considéré, de ne pas être respecté. Quand, derrière la vitre qui l’isole du monde des « neurotypiques », la personne avec autisme agite les bras et que personne la remarque, cela engendre de la frustration, de la colère, parfois du désespoir… J’ai beaucoup étudié les codes de comportement des « neurotypiques » ; je relève beaucoup de contresens, d’incohérences, de contradictions dans leurs façons de faire, d’agir, dans leur manière de construire une phrase, de ne pas les finir… Comme mes processus cognitifs de théorisation des intentions de l’autre sont déficients, de même que mes capacités de perception de l’abstraction, je ne parviens pas à « entendre » ce qui n’est pas dit, ce qui est en suspend ou supposé et implicitement « entendu » par les neurotypiques ; ce sont, dans mon cas, les dispositions de mon HPI qui prennent le relais et calculent à grande vitesse toutes les versions et options possibles de l’intention de la personne. Ces opérations ne se font pas « en cache », comme dans un ordinateur ; moi, j’assiste à ces processus et cela me demande beaucoup d’efforts et de concentration, souvent pour des conversations très ordinaires, voire inintéressantes ; c’est épuisant… Si je ne dis rien, la personne neurotypique qui ne remarque rien, n’a aucune raison de changer son attitude… Pour m’exprimer, j’utilise depuis toujours un langage naturellement très imagé. Je parviens sans problèmes à me faire comprendre des « neurotypiques » ; mais beaucoup considèrent que je donne trop de détails, que mon langage est trop riche… A l’inverse, je trouve souvent leurs conversations pauvres et dépourvues de reliefs… Quand je suis face à une personne particulièrement fermée, entêtée, ou que je ne parviens pas à me faire comprendre d’elle comme je le voudrais, le sentiment de frustration engendre de la colère envers moi. La colère, elle, peut engendrer un retrait social ; ainsi, je peux me réfugier très profondément jusqu’à ne plus vouloir communiquer avec quiconque, ne plus vouloir qu’on me parle, qu’on m’approche, sauf mon Mentor (1). Quant à me toucher, je ne laisse personne m’approcher assez près pour cela… Mon handicap est donc essentiellement social. Nonobstant, il ne m’a jamais empêché d’être heureux ; heureux, je le suis de naissance. Il y a pire, comme conditions de vie… Comment fonctionne votre esprit ? Mon esprit est en perpétuelle effervescence, je ne peux jamais le mettre en pause, même pas la nuit quand je dors. Pour ne pas risquer une « surchauffe », je lui fournis sans cesse de quoi s’occuper ; sinon il se fournit tout seul, de tout ce qui croise mes champs de perception sensorielle, mais c’est aléatoire et surtout, souvent inutile… J’ai donc appris à le faire travailler « utilitairement » : je lui donne des sujets de réflexions assez complexes ; j’adore plancher sur des questions philosophiques, existentielles, sociétales, médicales, scientifiques, politiques… J’excelle en analyse fine et en déduction. Je suis particulièrement doué pour établir les liens de causes à effets. J’ai un esprit de synthèse très performant, par contre je ne dispose pas de la capacité d’abstraction ni de la notion du temps ; ça m’a occasionné de sérieux problèmes ! J’aborde toutes choses avec une approche phénoménologique… Je cherche toujours le sens derrière les mots. Je ne projette rien, je vérifie tout. Sinon, je suis d’un naturel joyeux, mais j’ai un caractère bien trempé. J’ai besoin d’évoluer dans des environnements stables et j’ai horreur du changement. J’ai besoin de « baliser » mon espace existentiel de repères qui bougent peu, autrement cela peut provoquer des « bugs ». Faire les courses, par exemple, peut devenir une opération très compliquée si mon magasin habituel change la disposition de ses rayons à l’occasion d’une promotion. Ainsi, je peux rester bloqué dans l’un d’eux sans arriver à trouver ce que je cherche parce que mes repères ont changé ; en ce cas, il m’arrive de repartir sans avoir pu acheter quoi que ce soit. Dans ces situations, je ressens de la frustration et de la colère… Comment est venue votre passion du cheval ? J’ai toujours aimé les chevaux. C’est d’ailleurs ce que signifie mon prénom : Philo dérive du grec philein qui signifie aimer, et Hipo réfère au cheval. En somme, Philippe signifie l’ami des chevaux, celui qui aime les chevaux…Ma première rencontre physique avec un équidé s’est produite vers l’âge de trois ans. J’ai commencé l’équitation à treize ans, au cours de sorties avec le collège, dans un club à Levens, à proximité de Nice. J’étais extrêmement maladroit ; je ne disposais pas de l’équilibre que j’ai aujourd’hui et que j’ai travaillé durement pendant près de quarante ans en pratiquant assidument les Arts martiaux, yogas, Tajiquan et Qi gong… Un dimanche d’automne, alors que nous étions en reprise dans un manège ouvert au milieu d’un immense pré, un enfant a surgit quasiment sous l’encolure de Cochise, cheval de tempérament que je montais alors. L’enfant tenait une branche qu’il agitait en criant. Cochise a été surpris et s’est pointé. J’ai été désarçonné et lui est parti plein galop alors qu’un de mes pieds était resté à l’étrier ! Le couteau d’étrivière de la selle ne s’étant pas ouvert, j’ai fait comme Tobey Maguire dans le film Seabiscuit : j’ai été trainé sur des dizaines de mètres ! Chaque instant de cette chute et de ce qui a suivi est intact dans ma mémoire. Ce fut une expérience épouvantable ; je ne parvenais pas à me dégager et je savais qu’au bout du pré, il y avait un muret de pierres. Il était évident que l’un d’entre nous ne le franchirait pas et ce ne serait pas Cochise… Finalement, mon pied s’est dégagé de l’étrier à quelques mètres du muret que Cochise a évidemment franchi pour retourner rejoindre les siens au club. Après m’être relevé comme j’ai pu, ma première pensée fut de retrouver Cochise pour lui faire un câlin. Je voulais qu’il sache que je ne lui en voulais pas. Après cet incident, mes parents m’ont interdit l’équitation. J’ai mis 28 ans à remonter… Dans quelles circonstances avez-vous repris l’équitation ? Les circonstances qui m’y ont amené sont dignes d’un conte, tant elles sont extraordinaires et émouvantes… J’ai rencontré une dame que la vie avait, elle aussi, malmenée. Elle était maman d’une petite fille avec une forme d’autisme très sévère, mais avec laquelle je parvenais à communiquer en utilisant ma guitare comme médiateur. Par ailleurs, nos autismes respectifs trouvaient à s’accorder.Cette dame était une cavalière accomplie et possédait un cheval qu’elle ne montait plus depuis des années, par manque de temps. Ça la rendait triste. Souvent, elle pleurait en regardant son cheval au pré par la fenêtre de sa cuisine. Je n’ai pas l’âme d’un pleurnicheur et je l’ai donc motivée à remonter sans trop de détours. Ce qu’elle a fait. Nous avons trouvé le moyen de lui dégager du temps. En revanche, ce que je n’ai pas vu arriver, c’est qu’elle a fait de même avec moi ! Quelques semaines plus tard, elle m’a offert Flipper, un magnifique hongre de six ans que des cavaliers peu scrupuleux avaient maltraité en le soumettant au horse-ball. Ce fut l’une des plus importantes rencontres de mon existence. Flipper et moi avions chacun un tas de choses à régler dans nos existences respectives. Nous-nous sommes aidés mutuellement à nous réparer, et le résultat a été extraordinaire… L’art thérapie vous a aidé à vous sentir mieux avec les autres ? J’ai cherché longtemps ma place dans la société. J’ai exercé environ une quinzaine de métiers, et déménagé cinquante neuf fois, ne parvenant jamais à me poser et mener une existence sereine…Au moindre conflit, à la moindre réflexion sur mes comportements atypiques, sur mes manières d’être et de faire trop singulières aux yeux des « neurotypiques », je repartais… Paradoxalement, j’ai passé une grande partie de mon existence à agiter les bras pour qu’on me voit et j’ai beaucoup contraint ma nature profonde pour m’adapter, m’obligeant à ignorer mes besoins fondamentaux. Si bien qu’en 2008, malgré une très forte capacité de résilience, épuisé, je me suis complètement écroulé. Ce fut une sorte de burnout existentiel… Un arrêt brutal après cinquante années d’une fuite en avant…Pendant deux ans, je ne suis quasiment pas sorti de chez moi. Dépité par l’indifférence de la plupart des gens, harassé de fatigue, je me suis isolé. J’ai « relevé le pont levis de ma forteresse autistique » et je me suis consacré à analyser ce qu’avait été mon existence jusque-là. Je voulais comprendre, trouver des réponses. J’avais besoin de donner du sens… Alors, j’ai été voir ce qui se cachait au fond de moi-même. De façon innée, je sais donner un sens symbolique à chaque chose : les années d’analyse que j’ai effectuées m’ont permis de peaufiner mon expertise. Je savais que je devais affronter ce qui me terrifiait lorsque j’étais enfant ; ces endroits souterrains, sombres et humides… Ces eaux noires et profondes, ces régions abyssales dont on ignore ce qui s’y trouve mais qu’on ne tient pas à aller visiter… Ces régions existaient en moi : il me fallait aller les visiter et cette fois ci, tout seul, sans l’aide d’un thérapeute… Durant ces deux années, j’ai écrit beaucoup… J’ai parlé, aussi… Tout seul, aux arbres, à l’air, au vent… Seul sur mon vélo, sur les chemins de campagne, je parlais… Quand je rentrais, j’écrivais ; des heures, des nuits entières… Je pratiquais une auto art-thérapie… Tout ce qui me permettait d’exprimer ce que j’étais intrinsèquement, ce que j’avais vécu, ce que je voulais vivre, expérimenter, était salvateur, réparateur, thérapeutique. Depuis l’enfance, je me maintenais à la surface. Pour survivre et tenter de m’intégrer, j’ai appris très tôt à imiter les gestes et les comportements des autres. Mais « moi » ne s’exprimait jamais. Et « moi », avait beaucoup de choses à dire… Et finalement, votre différence est devenue une force… Le syndrome d’Asperger est certes handicapant, car celle ou celui qui en est affecté, doit constamment s’adapter à un système qui lui est étranger, voire hostile et est contraint d’adopter et d’utiliser des codes qui ne sont pas les siens. Ceci n’est pas réciproque et démontre que par bien des aspects, la société est pathologique… Pour autant, l’autisme n’est pas une maladie ; c’est juste une autre manière d’être au monde qui n’est pas partagée par la majorité. On a tous notre façon d’exister. Ce n’est pas parce que les personnes « neurotypiques », sont plus nombreuses qu’elles sont plus « normales ». Je refuse cette fatalité, surtout quand elle est le fruit de décisions arbitraires guidées par les croyances, la bêtise, l’ignorance ou encore le sentiment de toute puissance que confère à quelques arrogants, un diplôme… La subversivité prend un tout autre sens quand elle devient un élément de survie… Il me fallait montrer de quoi, en tant qu’atypique, j’étais capable et démontrer les aspects surprenants de ma différence : je suis artiste de naissance, un assembleur de l’improbable, un arrangeur, un « créateur de ce qui n’existe pas ». Je ne suis pas « câblé » comme un « neurotypique ». Je n’ai pas de retenues à faire quelque chose de « fou » car je ne sais pas à quoi correspond cette notion. J’ai donc eu l’idée de « professionnaliser » ma différence ; la dévoiler, pour en montrer les avantages, les capacités qu’elle octroie, afin de la valoriser ; pour moi, bien sur ; mais aussi, à travers moi, pour toutes les personnes avec autisme… La chanteuse Björk a dit lors d’une interview : « Vous devez au monde de faire ce pour quoi vous êtes le plus doué ». Moi, j’étais doué pour percevoir les pensées et les émotions cachées des autres. L’art thérapie m’a permis d’entrainer ma sensibilité, de la maîtriser pour que je livre de moi que ce que je veux montrer… Entre moi et les autres, il y a un « objet » qui porte le nom de « différence » ; en l’utilisant à bon escient, j’ai fait en sorte que objet devienne un médiateur, une sorte passerelle virtuelle de communication avec les autres que j’emprunte pour exposer mon art et mon travail de consultant et de thérapeute. C’est l’interface que je cherchais depuis toujours, qui me permet à présent d’exploiter les aspects les plus étonnants de ma différence. Encouragé par mon Mentor, et aussi par les quelques amis que je compte et par mon fils , j’ai travaillé à créer un concept de prestations et services inhabituel et novateur : ce concept que j’ai appelé « 2Z® » et qui est désormais abrité par une association qui porte le même nom, propose un programme de repérage, d’émergence, de développement et d’exploitation des ressources, talents et autres dispositions particulières…, un atelier de développement personnel…, un programme de formation à une technique spécifique de communication entre personnes avec autisme et neurotypiques…, une art-thérapie, elle aussi spécifique…, du coaching, de l’accompagnement en faveur des parents, et professionnels confrontés aux spécificités de la personne avec autisme…, de l’information, de la formation et d’autres services et prestations qui disposent tous d’une approche et d’une pédagogie personnelle que j’ai développée et qui, bien entendu, sont très imprégnés de ma réalité objective de personne avec TSA et HPI, puisque j’en suis l’initiateur et le promoteur. Ce concept, ces programmes, sont effectifs sont également proposés à des personnes chez qui la parole est ou peut être douloureuse. En plus d’être praticien en art-thérapies et en psychologie existentielle et par extension consultant en atypisme et particulièrement en autisme et syndrome d’Asperger, je travaille en étroite collaboration avec Magali, monitrice d’équitation spécialisée en accompagnement à la médiation thérapeutique avec le cheval et qui est membre du réseau « Cheval et différence en Limousin ». C’est elle le promoteur de la rencontre « Les personnes avec autisme et le cheval : une histoire d’amour ». Comment fonctionne la médiation avec le cheval et en quoi est-elle utile aux personnes avec autisme ? « Le cheval est un bon maître, non seulement pour le corps, mais aussi pour l’esprit et pour le cœur », disait Xénophon. Lorsqu’on met un individu en face d’un cheval, il va automatiquement se passer quelque chose. Mais pour cela, il faut une cohérence entre les deux, un mode de communication. Par exemple, il faut que nos désirs correspondent à nos actions pour que le cheval comprenne. La personne avec autisme est socialement déficiente. Sa déficience est qualitative et concerne la communication et les interactions sociales. Le mot « autisme » est explicite : il signifie « enfermement sur soi-même ». Quel rôle a le cheval, dans cette rencontre ? Il représente « l’interface » de médiation ; « l’objet » qui se trouve et agit entre le « monde » des « neurotypiques » et celui de la personne avec autisme. Il est un objet médiateur vivant, qui devient lors de la rencontre un « objet médiateur/interface » un « lieu de rencontre, d’expériences et d’échanges ». En psychologie, ce processus s’appelle externalisation. L’objet de relation apparaît comme un objet d’articulation entre soi et l’autre. Il révèle aussi une part de soi et de la relation qui nous échappe et qui prend forme par l’objet. Lieu de partage d’une expérience sensorielle, il devient lieu de partage d’une pensée, un entre deux sujets dont les psychés peuvent enfin s’appareiller et s’accorder. L’externalisation de la rencontre dans l’objet concret rend possible ce qui semblait trop risqué au-dedans » (2). En ce sens, cette relation est thérapeutique. En 2009, la psychologue clinicienne Anne Lorin de Reure a suivi pendant un an, une fillette de 6 ans avec autisme qui pratiquait l’équitation ; au cours de son étude, elle a observé une diminution significative et mesurable (mesurée) du retrait et des stéréotypies, une meilleure acceptation des changements, une meilleure tolérance à la frustration, une émergence de jeux symboliques et une émergence d’une « enveloppe corporelle ». Ce n’est donc pas le cheval qui est thérapeute, mais ce qu’il apporte en tant que support à la communication, à l’échange.Par l’intérêt des affects que le cheval va déclencher, la personne avec autisme va vouloir « aller vers » l’objet « producteur », « distributeur » et « lieu » de ses affects. Pour cela, elle va mobiliser des ressources sous-jacentes dont elle-même ignorait certainement qu’elle en disposait. Par cette « découverte », elle va structurer un chemin qui va de sa bulle vers le monde extérieur. Un chemin qu’elle pourra réemprunter, dans un premier temps, à chaque fois qu’elle sera en présence de l’objet de ses affects et plus tard, en faveur d’autres objets qu’elle désignera selon ses désirs et élans spontanés… Rien n’est donc magique : c’est un lent et long « balisage », un accompagnement vers le monde… L’équitation est une expérience. Elle structure un chemin qu’on poursuit à chaque fois qu’on va au club. Personnellement, les chevaux m’ont considérablement aidé à prendre confiance en moi. Ma rencontre avec Flipper, ce que nous avons accompli ensemble, m’a permis de prendre conscience de mon potentiel, que je pouvais être en lien avec le vivant. Notre relation a jeté une passerelle entre moi et les autre et m’a aider à ancrer des affects… Je suis certain que la rencontre avec les chevaux fait de nous des meilleurs humains. Quels sont les ressorts psychologiques de la relation au cheval ? Le cheval possède un encodage génétique bien plus ancien que celui de l’humain : 60 millions d’années pour lui, 4 pour nous ! On ne va donc pas déstabiliser ses fondations.Il possède un excellent équilibre, un fort instinct grégaire, de grandes aptitudes de visualisation spatiales, un sens aigu de l’observation et une exceptionnelle capacité de perception qui lui permet de détecter de micros signes… Pour l’équidé, c’est dans l’ordre des choses de tout épier, surveiller et d’agir en conséquence. Qualitativement et quantitativement, les acuités sensorielles du cheval sont sans communes mesures avec celles de l’humain neurotypique. Le cheval est un support privilégié pour travailler sur soi. Il est un formidable vecteur et permet la circulation émotionnelle. L’équitation, c’est de la pure psychologie : on rencontre le cheval, on vit une fusion et la séparation nous permet de mesurer l’étendue de l’expérience vécue. La relation au cheval agit sur les trois concepts nécessaires au développement de l’enfant, sur lesquels a beaucoup insisté le pédopsychiatre Donald W.Winnicott : le handling, qui est la manière adéquate de manipuler son enfant dans un environnement de confiance, le holding qui est la représentation psychanalytique du support sur lequel le « Moi » en construction de l’enfant, va pouvoir s’appuyer, notion qui se repère notamment dans les soins que l’enfant reçoit, et enfin, le sentiment d’omnipotence ou sentiment de toute puissance, dont l’enfant fait l’expérience quand il prend conscience de l’intérêt qu’il suscite quand il pleure, s’exprime ou fait un caprice… Quand il réalise ces expériences, il crée des ressources dans lesquelles il peut puiser ; alors l’enfant est suffisamment confiant pour se détacher de sa mère et explorer le monde. Par ce qu’elle propose dans sa relation au cheval, l’équitation et/ou la médiation thérapeutique avec le cheval, peut favoriser la réparation des manques qu’on a vécus dans ces trois domaines. Psychanalytiquement, le sentiment de puissance et de liberté qu’on éprouve en présence du cheval et dans notre relation (portée ou non) avec lui, se rapporte à la notion de l’image du père. L’image de la mère est rappelée par la chaleur, le portage qui produit un bercement, les soins apportés au cheval et la douceur dont il fait preuve envers nous. Et enfin, le fait de vivre une expérience dans laquelle on constate que ce sont nos propres intentions et gestes qui conditionnent les résultats obtenus, se rapporte à l’omnipotence. Quand on est présence d’un cheval, qu’on ait de l’autisme ou non, on est en relation avec un corps énorme, chaud et réactif qui rappelle la vie intra-utérine. Il n’y a plus d’autisme à ce moment-là. C’est de la conscience pure ! Il convient alors de cultiver ce sentiment, ce vécu, pour progresser. Les personnes avec autismes sont-elles de meilleurs cavaliers ? Les cavaliers avec autisme utilisent leur grande sensibilité. Ils n’ont pas une relation de soumission avec l’animal. Leurs gestes ne sont pas toujours bien contrôlés, mais ils ne sont jamais volontairement violents comme ça peut être le cas avec des neurotypiques qui cherchent à soumettre l’animal ; le cheval perçoit cette différence d’intention et pardonne leurs maladresses aux personnes avec autisme. Grâce à son extrême sensibilité compatible avec celle de l’équidé, la personne avec autisme va aisément percevoir le langage non verbal du cheval ; ses attitudes, ses résistances, ses hésitations… Par contre, les personnes avec autisme auront plus de difficultés à gérer la frustration quand l’animal n’agira pas comme ils l’auraient souhaité.Il faut donc que quelqu’un traduise le langage du cheval et du cavalier ; un facilitateur de communication, un traducteur « bilingue » autisme/cheval, en quelque sorte. D’où l’importance d’une sensibilisation et d’une formation adéquate des moniteurs et des accompagnants. C’est une partie de mon rôle de consultant en autisme : expliquer, informer, former… Grâce à l’objectivité que me confère ma réalité de personne avec un TSA avec HP, mon expérience de cavalier, mes formation universitaire de praticien en thérapies médiatisées ou art-thérapies, et de praticien analyste en psychologie existentielle. Pour une personne avec autisme, la relation avec le cheval passe par une communication essentiellement corporelle, sensorielle et extrasensorielle… La personne avec autisme peut s’entendre avec le cheval sans qu’il y ait parole. Pour autonomiser les cavaliers avec autisme, il faut impérativement qu’il y ait un cadre, une régularité des séances, des rituels, des personnes encadrantes. Si un cadre est posé, l’autonomie sera structurante. Dans le cas contraire, ce peut être une expérience potentiellement anxiogène, voire traumatisante… J’affirme que la rencontre avec le cheval, avec ou sans équitation, si elle est correctement pensée, obligatoirement anticipée, donc jamais improvisée et spécifiquement adaptée, est une formidable expérience que l’on peut et doit proposer à une personne avec autisme (s’il n’en tenait qu’à moi, je la rendrai obligatoire, même brièvement, pour tous neurotypiques). C’est une expérience extraordinaire, unique et hautement structurante, dont les contenus relationnels intimes échappent par bonheur aux « neurotypiques », mais que ceux-ci peuvent toutefois constater dans les changements qu’ils font opérer. Cette notion est très implicite dans la phrase de Robert S. Surtees (1805-1864) Éditeur anglais, romancier et écrivain sportif : « Il n’y a pas de secrets aussi intimes que ceux d’un cavalier et de son cheval. »

Pour contacter Philippe : philippebezzina@live.fr

(1) Jean-Luc Sudres, Professeur de psychologie, Docteur en psychopathologie, Psychologue Clinicien-Psychomotricien D.E, enseignant chercuer au Centre d’Etudes et de Recherches en Psychopathologie, habilité à diriger des recherches, maître de conférence, chargé de cours à l’université Toulouse Mirail/Jean Jaurès, directeur pédagogique du Diplôme Universitaire d’Art-thérapie, Art-thérapeuthe en psychiatrie adulte et secrétaire général de la Société Internationale de Psychopathologie de l’Expression et d’Art-Thérapie (Sipe-At).

(2) Les processus psychiques de la médiation, 2002 – Guy Gimenez (Professeur en psychologie clinique et psychopathologie à Aix-Marseille-Université).

Philippe Bezzina : « Les chevaux font de nous de meilleurs humains »

Philippe Bezzina est un « touche à tout » : artiste, créateur, manipulateur de matière, penseur, praticien en art-thérapie (membre de la Société Internationale de Psychopathologie de l’Expression et d’Art-Thérapie – SIPEAT – depuis 1996) et également praticien analyste en psychologie existentielle et depuis peu, consultant en autisme et formateur en communication spécifique. Ancien cavalier propriétaire passionné par les chevaux, il possède la double particularité d’être né avec un syndrome d’Asperger associé à un HPI (haut potentiel intellectuel).

Philippe a témoigné de son expérience lors d’une récente rencontre organisée par le réseau « Cheval et différences » et le Comité régional d’équitation du Limousin. Elle portait le joli titre « Les personnes avec autisme et le cheval : une histoire d’amour ».

Philippe et Flipper en totale harmonie...

Philippe et Flipper en totale harmonie…

Comment avez-vous été diagnostiqué ?

Enfant, j’éprouvais cet étrange sentiment d’être différent des autres enfants de mon âge. A l’école, je ne me sentais concerné ni par leurs jeux, ni par leurs conversations, ni même par ce qu’il se passait en classe. Les maîtresse disaient à ma mère que j’étais comme absent, que je ne semblais ne pas comprendre les consignes, que j’y semblais indifférent, ou encore « ailleurs ». J’ai 53 ans. C’était donc une autre époque… Les repérages de l’autisme ou du haut potentiel intellectuel étaient moins systématiques qu’aujourd’hui et certainement que les formations des médecins n’étaient pas aussi larges qu’elles ne le sont de nos jours, ce qui rendait les diagnostics moins performants et aussi moins fiables, peut-être…

J’ai d’abord été diagnostiqué précoce à l’âge de onze ans. C’est un diagnostic tardif pour un enfant qui présentait depuis tout petit des signes cliniques d’une différence non visible : dyssynchronies, dyslexie, ambidextrie, maladresse, sujet à des terreurs nocturnes (au cours desquelles je hurlais sans reconnaitre ma mère), hypersensibilité émotionnelle, intolérances à certaines matières et aliments, hypersensibilité auditive, incapacité à décoder les expressions des visages, somatisations violentes et fréquentes…

J’étais un enfant solitaire qui aurait bien voulu avoir des copains de jeux. Ceux qui m’étaient donné de rencontrer ne comprenaient pas mes manières de jouer ou n’acceptaient pas que je change les règles communément admises. Mes centres d’intérêts étaient très éloignés des leurs… Je n’étais pas, à leurs yeux, un camarade de jeu intéressant. Ils ne me sollicitaient donc pas…

Par ailleurs, j’étais très curieux (je le suis toujours) je voulais tout comprendre : le monde, les gens, comment fonctionnaient les choses ; alors je démontais tout ce que je pouvais pour en contempler les mécanismes et en comprendre les rouages. Je posais des questions dérangeantes, je voulais savoir comment les étoiles tenaient dans l’univers, je m’intéressais aux lois de la physique… Dès que j’ai su lire, le dictionnaire a été un de mes livres préférés, et je lisais des heures entières, au grand plaisir de mes parents à qui, durant ces temps, je ne posais plus de questions…

Près de quarante ans plus tard, après avoir réalisé dans un CRA, des tests spécifiques préconisés par un médecin expert, le diagnostic d’un syndrome d’Asperger, (qui fait partie des Troubles du Spectre Autistique), a été confirmé. Je suis donc « Zèbre » et « aspie ». En fait, ça ne change rien à ma réalité. Je me sais autiste depuis toujours, mais j’avais trop peur de la médecine et de la toute-puissance des médecins pour tenter de chercher de l’aide auprès d’eux. Ils disaient sans vergogne que j’étais tantôt hystérique (diagnostic étymologiquement impossible), tantôt schizophrène ou encore excentrique. Puis en 1981, Lorna Wing, qui avait repris les travaux de Hans Asperger, apporta une lecture nouvelle de l’autisme. Ces deux chercheurs ont changé la vie de millions de personnes avec autisme, dans le monde…

Quels systèmes avez-vous mis en place pour communiquer avec les autres ?

Mes différences ne se voient pas, et cela complique les relations avec les autres. Sans en avoir conscience, les « neurotypiques » nous font mal en permanence par leurs comportements, leurs codes sociaux qui nous sont inaccessibles. Du reste, pour ma part, je trouve que ces codes sont pour la plupart immatures et obsolètes, mais c’est un autre débat. La culture neurotypique n’enseigne pas de concevoir la différence avec bienveillance et respect ; c’est inacceptable d’une société qui se dit évoluée. C’est en partie pour cela que je suis sur le terrain et que j’agis pour faire changer cette triste réalité.

Ce qui m’est le plus insupportable, c’est de ne pas arriver à communiquer, de ne pas être compris alors que je répète les mêmes choses parfois aux mêmes personnes, durant des mois, des années… J’éprouve alors le sentiment de ne pas être considéré, de ne pas être respecté. Quand, derrière la vitre qui l’isole du monde des « neurotypiques », la personne avec autisme agite les bras et que personne la remarque, cela engendre de la frustration, de la colère, parfois du désespoir…

J’ai beaucoup étudié les codes de comportement des « neurotypiques » ; je relève beaucoup de contresens, d’incohérences, de contradictions dans leurs façons de faire, d’agir, dans leur manière de construire une phrase, de ne pas les finir… Comme mes processus cognitifs de théorisation des intentions de l’autre sont déficients, de même que mes capacités de perception de l’abstraction, je ne parviens pas à « entendre » ce qui n’est pas dit, ce qui est en suspend ou supposé et implicitement « entendu » par les neurotypiques ; ce sont, dans mon cas, les dispositions de mon HPI qui prennent le relais et calculent à grande vitesse toutes les versions et options possibles de l’intention de la personne. Ces opérations ne se font pas « en cache », comme dans un ordinateur ; moi, j’assiste à ces processus et cela me demande beaucoup d’efforts et de concentration, souvent pour des conversations très ordinaires, voire inintéressantes ; c’est épuisant… Si je ne dis rien, la personne neurotypique qui ne remarque rien, n’a aucune raison de changer son attitude…

Pour m’exprimer, j’utilise depuis toujours un langage naturellement très imagé. Je parviens sans problèmes à me faire comprendre des « neurotypiques » ; mais beaucoup considèrent que je donne trop de détails, que mon langage est trop riche… A l’inverse, je trouve souvent leurs conversations pauvres et dépourvues de reliefs…

Quand je suis face à une personne particulièrement fermée, entêtée, ou que je ne parviens pas à me faire comprendre d’elle comme je le voudrais, le sentiment de frustration engendre de la colère envers moi. La colère, elle, peut engendrer un retrait social ; ainsi, je peux me réfugier très profondément jusqu’à ne plus vouloir communiquer avec quiconque, ne plus vouloir qu’on me parle, qu’on m’approche, sauf mon Mentor. Quant à me toucher, je ne laisse personne m’approcher assez près pour cela… Mon handicap est donc essentiellement social. Nonobstant, il ne m’a jamais empêché d’être heureux ; heureux, je le suis de naissance. Il y a pire, comme conditions de vie…

Comment fonctionne votre esprit ?

Mon esprit est en perpétuelle effervescence, je ne peux jamais le mettre en pause, même pas la nuit quand je dors. Pour ne pas risquer une « surchauffe », je lui fournis sans cesse de quoi s’occuper ; sinon il se fournit tout seul, de tout ce qui croise mes champs de perception sensorielle, mais c’est aléatoire et surtout, souvent inutile… J’ai donc appris à le faire travailler « utilitairement » : je lui donne des sujets de réflexions assez complexes ; j’adore plancher sur des questions philosophiques, existentielles, sociétales, médicales, scientifiques, politiques… J’excelle en analyse fine et en déduction. Je suis particulièrement doué pour établir les liens de causes à effets. J’ai un esprit de synthèse très performant, par contre je ne dispose pas de la capacité d’abstraction ni de la notion du temps ; ça m’a occasionné de sérieux problèmes !

J’aborde toutes choses avec une approche phénoménologique… Je cherche toujours le sens derrière les mots. Je ne projette rien, je vérifie tout. Sinon, je suis d’un naturel joyeux, mais j’ai un caractère bien trempé. J’ai besoin d’évoluer dans des environnements stables et j’ai horreur du changement. J’ai besoin de « baliser » mon espace existentiel de repères qui bougent peu, autrement cela peut provoquer des « bugs ». Faire les courses, par exemple, peut devenir une opération très compliquée si mon magasin habituel change la disposition de ses rayons à l’occasion d’une promotion. Ainsi, je peux rester bloqué dans l’un d’eux sans arriver à trouver ce que je cherche parce que mes repères ont changé ; en ce cas, il m’arrive de repartir sans avoir pu acheter quoi que ce soit. Dans ces situations, je ressens de la frustration et de la colère…

Comment est venue votre passion du cheval ?

J’ai toujours aimé les chevaux. C’est d’ailleurs ce que signifie mon prénom : Philo dérive du grec philein qui signifie aimer, et Hipo réfère au cheval. En somme, Philippe signifie l’ami des chevaux, celui qui aime les chevaux…Ma première rencontre physique avec un équidé s’est produite vers l’âge de trois ans. J’ai commencé l’équitation à treize ans, au cours de sorties avec le collège, dans un club à Levens, à proximité de Nice. J’étais extrêmement maladroit ; je ne disposais pas de l’équilibre que j’ai aujourd’hui et que j’ai travaillé durement pendant près de quarante ans en pratiquant assidument les Arts martiaux, yogas, Tajiquan et Qi gong… Un dimanche d’automne, alors que nous étions en reprise dans un manège ouvert au milieu d’un immense pré, un enfant a surgit quasiment sous l’encolure de Cochise, cheval de tempérament que je montais alors. L’enfant tenait une branche qu’il agitait en criant. Cochise a été surpris et s’est pointé. J’ai été désarçonné et lui est parti plein galop alors qu’un de mes pieds était resté à l’étrier ! Le couteau d’étrivière de la selle ne s’étant pas ouvert, j’ai fait comme Tobey Maguire dans le film Seabiscuit : j’ai été trainé sur des dizaines de mètres ! Chaque instant de cette chute et de ce qui a suivi est intact dans ma mémoire. Ce fut une expérience épouvantable ; je ne parvenais pas à me dégager et je savais qu’au bout du pré, il y avait un muret de pierres. Il était évident que l’un d’entre nous ne le franchirait pas et ce ne serait pas Cochise… Finalement, mon pied s’est dégagé de l’étrier à quelques mètres du muret que Cochise a évidemment franchi pour retourner rejoindre les siens au club.

Après m’être relevé comme j’ai pu, ma première pensée fut de retrouver Cochise pour lui faire un câlin. Je voulais qu’il sache que je ne lui en voulais pas. Après cet incident, mes parents m’ont interdit l’équitation. J’ai mis 28 ans à remonter…

Dans quelles circonstances avez-vous repris l’équitation ?

Les circonstances qui m’y ont amené sont dignes d’un conte, tant elles sont extraordinaires et émouvantes… J’ai rencontré une dame que la vie avait, elle aussi, malmenée. Elle était maman d’une petite fille avec une forme d’autisme très sévère, mais avec laquelle je parvenais à communiquer en utilisant ma guitare comme médiateur. Par ailleurs, nos autismes respectifs trouvaient à s’accorder.Cette dame était une cavalière accomplie et possédait un

cheval qu’elle ne montait plus depuis des années, par manque de temps. Ça la rendait triste. Souvent, elle pleurait en regardant son cheval au pré par la fenêtre de sa cuisine. Je n’ai pas l’âme d’un pleurnicheur et je l’ai donc motivée à remonter sans trop de détours. Ce qu’elle a fait. Nous avons trouvé le moyen de lui dégager du temps. En revanche, ce que je n’ai pas vu arriver, c’est qu’elle a fait de même avec moi ! Quelques semaines plus tard, elle m’a offert Flipper, un magnifique hongre de six ans que des cavaliers peu scrupuleux avaient maltraité en le soumettant au horse-ball. Ce fut l’une des plus importantes rencontres de mon existence. Flipper et moi avions chacun un tas de choses à régler dans nos existences respectives. Nous-nous sommes aidés mutuellement à nous réparer, et le résultat a été extraordinaire…

L’art thérapie vous a aidé à vous sentir mieux avec les autres ?

J’ai cherché longtemps ma place dans la société. J’ai exercé environ une quinzaine de métiers, et déménagé cinquante neuf fois, ne parvenant jamais à me poser et mener une existence sereine…Au moindre conflit, à la moindre réflexion sur mes comportements atypiques, sur mes manières d’être et de faire trop singulières aux yeux des « neurotypiques », je repartais…

Paradoxalement, j’ai passé une grande partie de mon existence à agiter les bras pour qu’on me voit et j’ai beaucoup contraint ma nature profonde pour m’adapter, m’obligeant à ignorer mes besoins fondamentaux. Si bien qu’en 2008, malgré une très forte capacité de résilience, épuisé, je me suis complètement écroulé. Ce fut une sorte de burnout existentiel… Un arrêt brutal après cinquante années d’une fuite en avant…Pendant deux ans, je ne suis quasiment pas sorti de chez moi. Dépité par l’indifférence de la plupart des gens, harassé de fatigue, je me suis isolé. J’ai « relevé le pont levis de ma forteresse autistique » et je me suis consacré à analyser ce qu’avait été mon existence jusque-là. Je voulais comprendre, trouver des réponses. J’avais besoin de donner du sens… Alors, j’ai été voir ce qui se cachait au fond de moi-même. De façon innée, je sais donner un sens symbolique à chaque chose : les années d’analyse que j’ai effectuées m’ont permis de peaufiner mon expertise. Je savais que je devais affronter ce qui me terrifiait lorsque j’étais enfant ; ces endroits souterrains, sombres et humides… Ces eaux noires et profondes, ces régions abyssales dont on ignore ce qui s’y trouve mais qu’on ne tient pas à aller visiter… Ces régions existaient en moi : il me fallait aller les visiter et cette fois ci, tout seul, sans l’aide d’un thérapeute…

Durant ces deux années, j’ai écrit beaucoup… J’ai parlé, aussi… Tout seul, aux arbres, à l’air, au vent… Seul sur mon vélo, sur les chemins de campagne, je parlais… Quand je rentrais, j’écrivais ; des heures, des nuits entières… Je pratiquais une auto art-thérapie… Tout ce qui me permettait d’exprimer ce que j’étais intrinsèquement, ce que j’avais vécu, ce que je voulais vivre, expérimenter, était salvateur, réparateur, thérapeutique. Depuis l’enfance, je me maintenais à la surface. Pour survivre et tenter de m’intégrer, j’ai appris très tôt à imiter les gestes et les comportements des autres. Mais « moi » ne s’exprimait jamais. Et « moi », avait beaucoup de choses à dire…

Et finalement, votre différence est devenue une force…

Le syndrome d’Asperger est certes handicapant, car celle ou celui qui en est affecté, doit constamment s’adapter à un système qui lui est étranger, voire hostile et est contraint d’adopter et d’utiliser des codes qui ne sont pas les siens. Ceci n’est pas réciproque et démontre que par bien des aspects, la société est pathologique… Pour autant, l’autisme n’est pas une maladie ; c’est juste une autre manière d’être au monde qui n’est pas partagée par la majorité. On a tous notre façon d’exister. Ce n’est pas parce que les personnes « neurotypiques », sont plus nombreuses qu’elles sont plus « normales ». Je refuse cette fatalité, surtout quand elle est le fruit de décisions arbitraires guidées par les croyances, la bêtise, l’ignorance ou encore le sentiment de toute puissance que confère à quelques arrogants, un diplôme…

La subversivité prend un tout autre sens quand elle devient un élément de survie… Il me fallait montrer de quoi, en tant qu’atypique, j’étais capable et démontrer les aspects surprenants de ma différence : je suis artiste de naissance, un assembleur de l’improbable, un arrangeur, un « créateur de ce qui n’existe pas ». Je ne suis pas « câblé » comme un « neurotypique ». Je n’ai pas de retenues à faire quelque chose de « fou » car je ne sais pas à quoi correspond cette notion. J’ai donc eu l’idée de « professionnaliser » ma différence ; la dévoiler, pour en montrer les avantages, les capacités qu’elle octroie, afin de la valoriser ; pour moi, bien sur ; mais aussi, à travers moi, pour toutes les personnes avec autisme… La chanteuse Björk a dit lors d’une interview : « Vous devez au monde de faire ce pour quoi vous êtes le plus doué ». Moi, j’étais doué pour percevoir les pensées et les émotions cachées des autres. L’art thérapie m’a permis d’entrainer ma sensibilité, de la maîtriser pour que je livre de moi que ce que je veux montrer… Entre moi et les autres, il y a un « objet » qui porte le nom de « différence » ; en l’utilisant à bon escient, j’ai fait en sorte que objet devienne un médiateur, une sorte passerelle virtuelle de communication avec les autres que j’emprunte pour exposer mon art et mon travail de consultant et de thérapeute. C’est l’interface que je cherchais depuis toujours, qui me permet à présent d’exploiter les aspects les plus étonnants de ma différence.

Encouragé par mon Mentor, et aussi par les quelques amis que je compte et par mon fils , j’ai travaillé à créer un concept de prestations et services inhabituel et novateur : ce concept que j’ai appelé « 2Z® » et qui est désormais abrité par une association qui porte le même nom, propose un programme de repérage, d’émergence, de développement et d’exploitation des ressources, talents et autres dispositions particulières…, un atelier de développement personnel…, un programme de formation à une technique spécifique de communication entre personnes avec autisme et neurotypiques…, une art-thérapie, elle aussi spécifique…, du coaching, de l’accompagnement en faveur des parents, et professionnels confrontés aux spécificités de la personne avec autisme…, de l’information, de la formation et d’autres services et prestations qui disposent tous d’une approche et d’une pédagogie personnelle que j’ai développée et qui, bien entendu, sont très imprégnés de ma réalité objective de personne avec TSA et HPI, puisque j’en suis l’initiateur et le promoteur. Ce concept, ces programmes, sont effectifs sont également proposés à des personnes chez qui la parole est ou peut être douloureuse.

En plus d’être praticien en art-thérapies et en psychologie existentielle et par extension consultant en atypisme et particulièrement en autisme et syndrome d’Asperger, je travaille en étroite collaboration avec Magali, monitrice d’équitation spécialisée en accompagnement à la médiation thérapeutique avec le cheval et qui est membre du réseau « Cheval et différence en Limousin ». C’est elle le promoteur de la rencontre « Les personnes avec autisme et le cheval : une histoire d’amour ».

Comment fonctionne la médiation avec le cheval et en quoi est-elle utile aux personnes avec autisme ?

« Le cheval est un bon maître, non seulement pour le corps, mais aussi pour l’esprit et pour le cœur », disait Xénophon. Lorsqu’on met un individu en face d’un cheval, il va automatiquement se passer quelque chose. Mais pour cela, il faut une cohérence entre les deux, un mode de communication. Par exemple, il faut que nos désirs correspondent à nos actions pour que le cheval comprenne.

La personne avec autisme est socialement déficiente. Sa déficience est qualitative et concerne la communication et les interactions sociales. Le mot « autisme » est explicite : il signifie « enfermement sur soi-même ». Quel rôle a le cheval, dans cette rencontre ? Il représente « l’interface » de médiation ; « l’objet » qui se trouve et agit entre le « monde » des « neurotypiques » et celui de la personne avec autisme. Il est un objet médiateur vivant, qui devient lors de la rencontre un « objet médiateur/interface » un « lieu de rencontre, d’expériences et d’échanges ». En psychologie, ce processus s’appelle externalisation. L’objet de relation apparaît comme un objet d’articulation entre soi et l’autre. Il révèle aussi une part de soi et de la relation qui nous échappe et qui prend forme par l’objet. Lieu de partage d’une expérience sensorielle, il devient lieu de partage d’une pensée, un entre deux sujets dont les psychés peuvent enfin s’appareiller et s’accorder. L’externalisation de la rencontre dans l’objet concret rend possible ce qui semblait trop risqué au-dedans » (1). En ce sens, cette relation est thérapeutique.

En 2009, la psychologue clinicienne Anne Lorin de Reure a suivi pendant un an, une fillette de 6 ans avec autisme qui pratiquait l’équitation ; au cours de son étude, elle a observé une diminution significative et mesurable (mesurée) du retrait et des stéréotypies, une meilleure acceptation des changements, une meilleure tolérance à la frustration, une émergence de jeux symboliques et une émergence d’une « enveloppe corporelle ».

Ce n’est donc pas le cheval qui est thérapeute, mais ce qu’il apporte en tant que support à la communication, à l’échange.Par l’intérêt des affects que le cheval va déclencher, la personne avec autisme va vouloir « aller vers » l’objet « producteur », « distributeur » et « lieu » de ses affects. Pour cela, elle va mobiliser des ressources sous-jacentes dont elle-même ignorait certainement qu’elle en disposait. Par cette « découverte », elle va structurer un chemin qui va de sa bulle vers le monde extérieur. Un chemin qu’elle pourra réemprunter, dans un premier temps, à chaque fois qu’elle sera en présence de l’objet de ses affects et plus tard, en faveur d’autres objets qu’elle désignera selon ses désirs et élans spontanés… Rien n’est donc magique : c’est un lent et long « balisage », un accompagnement vers le monde…

L’équitation est une expérience. Elle structure un chemin qu’on poursuit à chaque fois qu’on va au club. Personnellement, les chevaux m’ont considérablement aidé à prendre confiance en moi. Ma rencontre avec Flipper, ce que nous avons accompli ensemble, m’a permis de prendre conscience de mon potentiel, que je pouvais être en lien avec le vivant. Notre relation a jeté une passerelle entre moi et les autre et m’a aider à ancrer des affects… Je suis certain que la rencontre avec les chevaux fait de nous des meilleurs humains.

Quels sont les ressorts psychologiques de la relation au cheval ?

Le cheval possède un encodage génétique bien plus ancien que celui de l’humain : 60 millions d’années pour lui, 4 pour nous ! On ne va donc pas déstabiliser ses fondations.Il possède un excellent équilibre, un fort instinct grégaire, de grandes aptitudes de visualisation spatiales, un sens aigu de l’observation et une exceptionnelle capacité de perception qui lui permet de détecter de micros signes… Pour l’équidé, c’est dans l’ordre des choses de tout épier, surveiller et d’agir en conséquence. Qualitativement et quantitativement, les acuités sensorielles du cheval sont sans communes mesures avec celles de l’humain neurotypique.

Le cheval est un support privilégié pour travailler sur soi. Il est un formidable vecteur et permet la circulation émotionnelle. L’équitation, c’est de la pure psychologie : on rencontre le cheval, on vit une fusion et la séparation nous permet de mesurer l’étendue de l’expérience vécue.

La relation au cheval agit sur les trois concepts nécessaires au développement de l’enfant, sur lesquels a beaucoup insisté le pédopsychiatre Donald W.Winnicott : le handling, qui est la manière adéquate de manipuler son enfant dans un environnement de confiance, le holding qui est la représentation psychanalytique du support sur lequel le « Moi » en construction de l’enfant, va pouvoir s’appuyer, notion qui se repère notamment dans les soins que l’enfant reçoit, et enfin, le sentiment d’omnipotence ou sentiment de toute puissance, dont l’enfant fait l’expérience quand il prend conscience de l’intérêt qu’il suscite quand il pleure, s’exprime ou fait un caprice… Quand il réalise ces expériences, il crée des ressources dans lesquelles il peut puiser ; alors l’enfant est suffisamment confiant pour se détacher de sa mère et explorer le monde.

Par ce qu’elle propose dans sa relation au cheval, l’équitation et/ou la médiation thérapeutique avec le cheval, peut favoriser la réparation des manques qu’on a vécus dans ces trois domaines.

Psychanalytiquement, le sentiment de puissance et de liberté qu’on éprouve en présence du cheval et dans notre relation (portée ou non) avec lui, se rapporte à la notion de l’image du père. L’image de la mère est rappelée par la chaleur, le portage qui produit un bercement, les soins apportés au cheval et la douceur dont il fait preuve envers nous. Et enfin, le fait de vivre une expérience dans laquelle on constate que ce sont nos propres intentions et gestes qui conditionnent les résultats obtenus, se rapporte à l’omnipotence. Quand on est présence d’un cheval, qu’on ait de l’autisme ou non, on est en relation avec un corps énorme, chaud et réactif qui rappelle la vie intra-utérine. Il n’y a plus d’autisme à ce moment-là. C’est de la conscience pure ! Il convient alors de cultiver ce sentiment, ce vécu, pour progresser.

Les personnes avec autismes sont-elles de meilleurs cavaliers ?

Les cavaliers avec autisme utilisent leur grande sensibilité. Ils n’ont pas une relation de soumission avec l’animal. Leurs gestes ne sont pas toujours bien contrôlés, mais ils ne sont jamais volontairement violents comme ça peut être le cas avec des neurotypiques qui cherchent à soumettre l’animal ; le cheval perçoit cette différence d’intention et pardonne leurs maladresses aux personnes avec autisme. Grâce à son extrême sensibilité compatible avec celle de l’équidé, la personne avec autisme va aisément percevoir le langage non verbal du cheval ; ses attitudes, ses résistances, ses hésitations… Par contre, les personnes avec autisme auront plus de difficultés à gérer la frustration quand l’animal n’agira pas comme ils l’auraient souhaité.Il faut donc que quelqu’un traduise le langage du cheval et du cavalier ; un facilitateur de communication, un traducteur « bilingue » autisme/cheval, en quelque sorte. D’où l’importance d’une sensibilisation et d’une formation adéquate des moniteurs et des accompagnants. C’est une partie de mon rôle de consultant en autisme : expliquer, informer, former… Grâce à l’objectivité que me confère ma réalité de personne avec un TSA avec HP, mon expérience de cavalier, mes formation universitaire de praticien en thérapies médiatisées ou art-thérapies, et de praticien analyste en psychologie existentielle.

Pour une personne avec autisme, la relation avec le cheval passe par une communication essentiellement corporelle, sensorielle et extrasensorielle… La personne avec autisme peut s’entendre avec le cheval sans qu’il y ait parole. Pour autonomiser les cavaliers avec autisme, il faut impérativement qu’il y ait un cadre, une régularité des séances, des rituels, des personnes encadrantes. Si un cadre est posé, l’autonomie sera structurante. Dans le cas contraire, ce peut être une expérience potentiellement anxiogène, voire traumatisante…

J’affirme que la rencontre avec le cheval, avec ou sans équitation, si elle est correctement pensée, obligatoirement anticipée, donc jamais improvisée et spécifiquement adaptée, est une formidable expérience que l’on peut et doit proposer à une personne avec autisme (s’il n’en tenait qu’à moi, je la rendrai obligatoire, même brièvement, pour tous neurotypiques). C’est une expérience extraordinaire, unique et hautement structurante, dont les contenus relationnels intimes échappent par bonheur aux « neurotypiques », mais que ceux-ci peuvent toutefois constater dans les changements qu’ils font opérer. Cette notion est très implicite dans la phrase de Robert S. Surtees (1805-1864) Éditeur anglais, romancier et écrivain sportif : « Il n’y a pas de secrets aussi intimes que ceux d’un cavalier et de son cheval. »

(1) Les processus psychiques de la médiation, 2002 – Guy Gimenez (Professeur en psychologie clinique et psychopathologie à Aix-Marseille-Université).

Psychologie positive : comment devenir « producteur » de sa vie ?

Tous les deux jours, un agriculteur se suicide en France. Comment retrouver de l’espoir et redonner un sens à sa vie ? Comment reprendre le contrôle ? Pour répondre à ces questions sensibles, la psy-coach québécoise Pierrette Desrosiers a donné plusieurs conférences en France sur le thème « productivité et bien-être : devenez producteur de votre vie ». Elle était au lycée des Vaseix (87) le 1er avril, sur invitation de la Trame et de l’inter-groupe féminin.

Pierrette Desrosiers est fille et femme d’agriculteur, et ses trois frères ont des exploitations. Autrement dit, elle connait bien le caractère fier et endurci des agriculteurs. « Il y a quinze ans, on m’a proposé de faire une conférence sur le stress à destination des agriculteurs. D’abord, ils sont venus pour faire plaisir à leur femme, puis finalement, un mouvement s’est créé. Depuis, j’ai parlé à 50 000 agriculteurs », sourit-elle.

Selon Pierrette Desrosiers, notre bonheur s’expliquerait pour 50% par des facteurs génétiques, 10% par des circonstances de vie, et 40% par des activités intentionnelles pour améliorer les choses. Or, nous focalisons souvent sur ces 10%… Si le déficit d’argent et de santé engendre un mal-être, leur possession ne garantit évidemment pas le bonheur. Quel autre facteur extérieur pourrait nous rendre heureux ? Notre famille ? Le succès ? Une rentrée d’argent inattendue ? « Tous ces phénomènes n’apportent du bonheur qu’à condition d’avoir conscience de leur processus d’usure. Seulement, on les prend trop souvent pour des acquis », déplore la conférencière.

Comme son lieu de travail et son lieu de vie est confondu, le mal-être de l’agriculteur va souvent impacter à la fois l’individu, le travail et la famille. On peut sortir du cycle infernal à trois conditions : décider de s’engager dès aujourd’hui, choisir une stratégie et changer son comportement.

Le stress est bien sûr composé de faits objectifs (une situation difficile, une mauvaise nouvelle, un surplus de travail…), mais il est aussi déterminé par nos ressources : si l’on a assez de confiance, de personnalité et de résilience pour faire face à la situation, on va résoudre le problème et le stress sera positif. Si l’on n’a pas assez de ressources, on va ressentir de la détresse. Elle va se manifester physiquement, psychologiquement et par le comportement (fuite de la réalité, comportement compulsif, enfermement dans le travail….). « Ces réactions vont aggraver la situation. C’est ce cercle vicieux qu’on peut rompre grâce à la psychologie. Pour faire face au stress, il faut développer ses compétences émotionnelles. Le quotient émotionnel est deux fois plus important que le quotient intellectuel pour réussir sa vie », constate Pierrette Desrosiers.

Voici quelques pistes de réflexion pour être plus épanoui :

  • Connaitre ses forces et ses faiblesses. Quelles sont aussi ses valeurs ? Ses intérêts ? Qu’est-ce qui est important pour soi ?
  • Gérer ses émotions. Plus on est sous l’emprise de l’émotion, moins on est capable de faire des choix rationnels. « Entre le moment où apparait la situation et notre réaction, nous avons un espace de liberté et de croissance. On a toujours le choix de nos réactions », explique Pierrette Desrosiers.

 

  • Pratiquer l’auto-motivation. Même quand rien ne va, il est essentiel de se rappeler notre mission et le sens de notre vie, de se projeter dans l’avenir.

 

  • Développer son empathie et ses habiletés sociales. Nous avons trois cercles d’influence : notre zone de contrôle où nous exerçons pleinement notre pouvoir (par exemple, notre alimentation, notre santé, nos loisirs, nos ressentiments…), notre zone d’influence où l’on peut espérer le meilleur et se préparer au pire (par exemple : notre famille, nos finances…), et la zone où nous n’avons aucun contrôle, et où il convient de lâcher prise (par exemple, les règlementations, la météo…). « Si on met son énergie à pleurer sur des choses où on ne peut absolument rien, on n’a plus l’énergie nécessaire pour agir dans sa sphère de contrôle », observe Pierrette Desrosiers.

 

  • S’autoréguler. Si on ne gère pas ses pulsions, on peut très vite effectuer des dépenses compulsives, diminuer sa performance, procrastiner, succomber aux addictions… Ce qui ne va bien sûr pas arranger la situation. « Le contrôle de soi est essentiel pour le succès. Malgré les tentations, il faut se concentrer sur son but et toujours se demander si ce plaisir nous sera nuisible».

 

  • Etre la bonne personne à la bonne place. Nos compétences doivent être au même niveau que nos challenges. Ainsi, on a confiance en soi, on persévère, on résiste au stress, on est motivé, créatif, performant et on prend plaisir à agir.
  • Devenir mono-tâche. On est moins efficace et heureux quand on fait dix choses à la fois.

 

  • Se mettre en « off ». Ménagez-vous des moments sans portable, sans écran et sans mail. Sinon, notre « mémoire vive » est inconsciemment toujours en attente d’un message.

 

  • Développer sa gratitude. Pendant dix semaines, notez cinq choses qui vous sont arrivés dans la journée, et qui méritent votre reconnaissance. Un réflexe tout bête qui permet d’augmenter son bonheur de 25% ! Le but est d’être plus optimiste par rapport au futur, et de se sentir bien dans sa vie. « On se concentre sur les chiures de mouches, et on oublie trop souvent ce qui va bien. A force, ça use le bonheur », déplore Pierrette Desrosiers.

 

  • Développer des relations humaines de qualité. « La famille apporte du bonheur si on passe du temps de qualité ensemble. Il faut arrêter de s’auto-saboter, en invoquant des croyances comme le manque de temps, de choix… Ces moments d’évasion vont apporter de l’énergie, de la motivation, un recul et donc une meilleure productivité. Quand on est déprimé, on ne voit plus les choses telles qu’elles sont. On voit tout en noir. Il faut parler à des personnes qui peuvent vraiment nous aider. Ce n’est pas un aveu de faiblesse, mais une preuve d’intelligence et de courage car on demande de l’aide avant tout pour sa famille », encourage la conférencière.

En cas de détresse, vous pouvez joindre votre médecin traitant, le service de santé au travail de la MSA (09 69 32 22 22), le centre écoute et soutien (05 55 23 49 95), le service SOS Amitié Limousin (05 55 79 25 25) ou le numéro Agri’Ecoute (09 69 39 29 19).

Clip réalisé par le DFAM 03.